Sidi Berni, vitrine de l’élevage

ÉLEVAGE ÉQUIN

La terre promise des chevaux existe. On l’a visitée. Pour l’atteindre, il faut prendre la sortie Skhirat sur l’autoroute qui relie Casablanca à Rabat. Il faut laisser le panneau de l’Amphitrite Palace sur la gauche et s’engager sur la droite en direction du centre-ville de Skhirat, cité balnéaire si calme avant la saison estivale.

Il faut ensuite prendre la direction de Sidi Bettache où les merveilleux domaines forestiers et les longues plaines fécondes accompagnent cette douce transhumance au charme putatif. Après une dizaine de kilomètres, il faut couper la route à l’orée d’un grand virage et s’engager sur une piste plutôt bienveillante. Quelques petits kilomètres avalés et on aperçoit le panneau : Domaine de Sidi Berni - Élevage de chevaux de sport.

Là, derrière un grand portail sans prétention, s’ouvre sur un monde idyllique où la nature a gagné son combat sur la civilisation. A vrai dire, il n’y a pas eu de match. La nature était trop pure, trop généreuse pour une civilisation trop soumise devant semblable tableau de verdure à perte de vue. Bienvenue dans un autre monde, un monde du silence, un monde de la propreté, un monde de la liberté que goûtent avec bonheur les chevaux que nous croisons jusqu’aux écuries où nous attend le maître des lieux.

Avenant, prévenant, accueillant, Saad Bensalah a le sourire. A Sidi Berni, du nom du marabout Sidi Berni enterré ici, tout le monde a le sourire: les étalonniers, les palefreniers, les cavaliers, les ouvriers... On jurerait même que les chevaux ont la banane. On est certain aussi que le couscous traditionnel du vendredi ne manquera pas de faire le bonheur des convives dans une générosité et une fraternité non feintes. «Ici, il n’y pas de hiérarchie stricte» confie Saad Bensalah. «Il y a une équipe qui avance ensemble pour un même objectif et qui partage chaque vendredi un moment sacré dans la même assiette. Je n’ai qu’une seule certitude: ensemble, on est plus forts».

Plus qu’un directeur, Saad est surtout un ancien cavalier professionnel, un homme à la probité louée, un personnage incontournable de la filière équine et un homme de la terre à l’expertise reconnue. Respecté de tous, il n’a pas à forcer le trait. Il n’était pas forcément destiné à occuper la fonction. Il l’a apprivoisée, il l’a domptée au point de l’habiter totalement. Aller au Domaine de Sidi Berni, c’est un peu aller chez Saad Bensalah. Il vous reçoit comme on reçoit à la maison. Il vous raconte l’histoire du lieu comme on narre une histoire de famille: avec le cœur plus qu’avec les mots.

Quand le Prince Cherif Moulay Abdellah, Président de la Fédération Royale Marocaine des Sports Équestres (FRMSE), lui demande de trouver un nouveau directeur après la démission de l’ancien pensionnaire de la fonction, Naoufel Fehman,  Saad Bensalah saute sur l’occasion. Secrétaire permanent de la FRMSE, il propose au Président d’assurer l’intérim. Le Prince accepte et lui offre une chance inestimable.

Depuis le 25 février 2013, c’est du provisoire qui dure. En fait, Saad Bensalah a été très rapidement adoubé officiellement dans cette fonction. «Je vis un rêve éveillé» avoue-t-il. «Entre une carrière au plus haut niveau de cavalier professionnel et la direction de Sidi Berni, je vais peut-être surprendre beaucoup de monde, mais je n’hésiterai pas une seconde. Prendre les reines du Domaine a été le plus beau jour de ma vie. Il faut néanmoins préciser que je connais ce lieu magique depuis sa création.»

C’est Feu Son Altesse Royale la Princesse Lalla Amina qui a trouvé le lieu, l’a imaginé, l’a pensé et l’a créé en 1985. Amoureuse des chevaux, elle a compris qu’ils pourraient difficilement être plus heureux qu’ici. Et grandir, s’épanouir dans de meilleures conditions sur ce site unique d’une superficie de plus de 2000 hectares, enveloppé dans un authentique micro-climat. Épaulée par Jean-Louis Martin, figure du monde équestre, Feu SAR Lalla Amina a transformé le Domaine de Sidi Berni en une magnifique vitrine de l’élevage des chevaux de sport de la FRMSE.

Au fond, le développement et le rayonnement international actuel du Domaine de Sidi Berni sont un véritable hommage mérité à la passion de Feu SAR Lalla Amina, grande précurseur, à la vision remarquable du développement de son sport au Royaume en misant sur l’élevage. «Le Maroc n'ayant pas les moyens de s'offrir des chevaux d'importation pour concourir sur les parcours de haut niveau, Feu Lalla Amina a pensé qu’il était plus intelligent et cohérent de créer son propre élevage de sauteurs» précise Saad Bensalah, qui remonte le temps avec une émotion non feinte.

A cette époque, Feu SAR Lalla Amina, souvent vêtue d'un jean, d'une chemise et chaussée de baskets, arpentait Sidi Berni dans une simplicité qui faisait l’unanimité. Cavalière de talent, celle qui pratiquait l’équitation depuis l'âge de 3 ans adorait monter dans la liberté que lui offrait les longues pistes du Domaine. «Surtout, elle avait un grand rêve: créer au Royaume un cheval de selle marocain, une nouvelle race destinée au sport» dit Saad Bensalah. Le rêve de Feu la Princesse est devenue réalité. Le selle marocain est aujourd’hui répertorié officiellement dans le Stud-Book.

On peut dire que ce mirage, Jean-Louis Martin l’a partagé avec autant de force et de convictions. Ancien de la Société hippique nationale de Fontainebleau, ce maître écuyer a apporté son expertise non seulement dans la stratégie des différents stades de reproduction mais aussi dans la réalisation de l'infrastructure du Domaine, de la conception des boxs prénatals à celle des pistes d'entraînement.

Pour concevoir le cheval convoité, il a croisé des juments barbes, anglo-arabes ou importés et des étalons de races différentes, sélectionnées en fonction de leurs particularités. Deux merveilleux étalons chefs de race ont montré la voie: Grand Saint Gothard, le mythique hanovrien d'1 m 75, et Distingo, le fougueux pur-sang anglais. Progressivement, une génération de poulinières exceptionnelles, des machines comme on les appelle dans le jargon des écuries, est entrée dans la lumière.

Depuis l’inauguration du Domaine, une trentaine de chevaux ont vu le jour chaque année. Une vingtaine de chevaux ont même percé au plus haut niveau et forcé les portes du circuit européen sur des épreuves de 1m 45.  Et si Alizée Grivoux Z, fille de Grand Saint Gothard, a fait une grande carrière à l’image de l’incroyable Volubilis monté par Ahmed Dergal, Violette Rossignol par Saad Bensalah, sans oublier Toukbal, Embryon ou Ribat, c’est Querjac qui a évolué au plus haut niveau international sous la selle d’Hubert Bourdy et peut revendiquer le titre de meilleur cheval né et élevé, à Sidi Berni.

Forcément, la réputation du Domaine attire les regards et les convoitises. Ça tombe bien, l’idée, c’est aussi de vendre les chevaux. «Un prix de vente pour tous les 3 ans a été fixé à 60.000  DH» précise Saad Bensalah qui ne regrette que Beauté de Berny parti pour 60.000 DH ait trouvé preneur à 60.000 € avant de s’envoler à 140.000 €. «Il faut savoir perdre pour gagner» dit-il. «De telles transactions nous assurent une publicité, et à force de travail, on finira par devenir incontournable et on pourra miser sur le volume.»

La qualité demeure la priorité. «Sans Cherif Moulay Abdellah, rien ne serait possible» avoue Saad Bensalah. «L’objectif, c’est d’élever un cheval capable de briller au meilleur niveau mondial. On peut y arriver. On n’est pas moins bons que les autres. On possède de très bonnes souches marocaines et internationales. En tout cas, on essaye d’améliorer nos souches poulinières. Et du côté de la passion et de l’investissement, on n’a rien à envier à personne. L’élevage comme l’équitation est un secteur d’humilité et de patience. On prend notre temps. On travaille pour être les meilleurs en production, pour avoir les meilleurs paddocks. Il ne faut pas oublier que sa Majesté le Roi Mohammed VI est propriétaire du meilleur étalon au monde, Quickly de Kreisker. Pourquoi ne pas envisager d’utiliser ses paillettes à Sidi Berni? Ça, c’est le rêve.»

En attendant ce grand jour, à Sidi Berni, c’est toute une équipe qui met les petits plats dans les grands pour être le plus professionnel possible à l’image de Smaïl Jelaoui, responsable du dressage ou Ahmed Barjane, surnommé Rocky, spécialiste du démarrage des chevaux, du débourrage. «Pour être plus performant et plus cohérent, j’aimerais que les chevaux ne partent pas tout de suite à Dar Es-Salam» confie Saad Bensalah. «Dans l’idéal, j’aimerais qu’ils restent au Domaine et qu’ils soient montés, ici, par des cavaliers. C’est l’endroit idéal. Les chevaux aiment travailler autour des paddocks, au milieu des autres chevaux. Ils n’aiment pas se sentir enfermés. C’est important pour leur mental. Même s’ils ne sont pas les meilleurs, ils donneront tout... C’est la raison pour laquelle on travaille sur la création d’une carrière naturelle seulement délimitée par des bosquets. »

Dire que les 220 chevaux, présents au Domaine,  nagent dans le bonheur est un euphémisme. Là, sous le grand chêne centenaire, les chevaux à la retraite, Poker monté par Ghali Chaoui, Goëland par El Ghali Boukaa ou Athletic sellé par Ali Ahrach, se détendent en toute liberté. Ici, sous le chêne-liège, les chevaux, à l’écart du groupe, ceux que les autres ne laissent pas manger, sont ensemble. Sous surveillance. Plus loin, une niveleuse travaille une longue piste de galop de cinq kilomètres. «On alterne entre les pistes dures et souples pour le confort des chevaux» précise le directeur.

Aux commandes de Sidi Berni depuis 3 ans, Saad Bensalah a transformé un domaine desservi par treize portes et surveillé par douze gardes dont trois à cheval. Les visiteurs réguliers et les employés parlent même de «révolution». Désormais, de grands événements sont organisés dans le Domaine. D’ailleurs, Saad, également resposanble de l’écurie des jeunes chevaux à la Fédération -  s’est félicité du succès des chevaux fédéraux qui ont remporté 10 médailles lors des derniers championnats des jeunes chevaux organisés, à Sidi Berni. Il a aussi réussi à porter l’espace consacré aux chevaux à cinquante hectares, grappillant dix hectares depuis son arrivée.

Pas seulement parce qu’il a pu ajouter 22 kilomètres de pistes aux 90 kilomètres existants. «En 2016, nous avons organisé huit grands raids d’endurance» se félicite le boss, en croisant un cheval d’endurance, à l’entraînement. «De la même manière, nous devrions pouvoir organiser en permanence des concours complets, ici. Sidi Berni, c’est une mine d’or. On peut faire encore plus.»

Et Saad Bensalah ne manque pas de projets... Un centre d’insémination devrait sortir de terre avant la fin de l’année. «Toutes les sommes récoltées sont utilisées dans la génétique» précise Saad. «Ce sera beaucoup plus cohérent et pertinent que d’envoyer nos juments au centre d’insémination du haras national de Bouznika.»

Il n’y a pas que les chevaux qui trottent à Sidi Berni. Il y a aussi les idées dans la tête de Saad Bensalah. Il voudrait que Sidi Berni devienne un lieu de référence pour des concentrations et des stages de jumping. «En fait, je réfléchis comme un cavalier professionnel» confie Saad. «Tout ce que j’aimerais trouver si j’étais encore en activité, on le trouve ici.»

Il envisage enfin de développer des balades à cheval à l’intérieur du Domaine pour ajouter sa pierre à l’édifice du tourisme équestre qui est un grande cause nationale.

Sidi Berni n’est pas dédié au seul élevage équin. L’agriculture y a également sa place. Là encore, Saad Bensalal déborde de projets dans le domaine de l’agriculture qui s’étend sur 450 hectares dont 370 cultivés. «Nous avions un problème lié au déficit de pluie» précise Saad. «Nous ne sommes pas dans un pays d’herbage comme en Normandie, par exemple. Du coup, nous semions sur les paddocks afin que les chevaux profitent de l’herbe au moins 4 mois dans l’année dans le cadre d’un système de rotation.»

Situé à l’extrémité du domaine, le barrage Rouida a permis d’irriguer et d’arroser les paddocks toute l’année. «Autrefois, il y avait des vignes au Domaine, donc forcément de l’eau» explique Saad. «Du coup, quand j’ai pris mes fonctions, j’ai entrepris des fouilles et du déblayage pour trouver de l’eau.» Bonne pioche, à force de travail et d’obstination, Saad et ses hommes ont dégagé un cours d’eau de 2,5 kilomètres. Et Saad de se réjouir : «On peut désormais avoir un filet d’eau permanent».

A Sidi Berni, l’objectif, pour les chevaux et le personnel,  c’est l’autonomie. «Nous essayons d’être autonomes pour les besoins en avoine, foin et grains que nous produisons ici» confirme Saad qui multiplie les essais dans l’aviculture pour les poulets fermiers, l’arboriculture  pour les arbres fruitiers ou  l’apiculture.

Les troupeaux d’ovins et de caprins ont aussi leur espace de pâturage, indépendant d’un troisième secteur réservé à la faune et à la flore, une clôture séparant, en effet, la zone agricole du secteur faune et flore.

Côté faune et flore, les prédateurs, comme le chacal, la mangouste, la genette ou la buse, protègent la zone et notamment les espèces préservées comme les cerfs et les chevreuils ou les animaux à plumes comme le colvert, la palombe, la caille, le merle, le francolin, le faisan ou le perdreau.

Plus de cent plantes aromatiques ou pharmaceutiques sont aussi répertoriées à Sidi Berni. Ça ne manque pas de donner des idées à Saad Bensalah. «Le miel produit ici est excellent et original avec un goût particulier lié aux plantes» avoue-t-il. «Peut-être, prochainement, nos visiteurs pourront quitter le Domaine avec un panier bio rempli de légumes et de miel. En tout cas, l’agriculture doit aussi devenir une source de financement.»

Ici, on travaille malin. Le toit du marcheur ou la tribune du jury de la grande carrière qui héberge les concours sont constitués de produits de récupération. Les litières de chevaux à base de copeaux de bois sont conditionnées sur place. 

Il n’y a pas de petits profits à Sidi-Berni. Il n’y a que des grands défis.

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Placé comme un supplément à la fin du magazine Clin d’œil, le magazine Cheval du Maroc est un rendez-vous incontournable pour les amoureux du cheval et permet, aux non initiés de découvrir la filière équine aux multiples facettes. Il participe, également, à la création d’un lien social entre les différents intervenants du monde du cheval au Royaume. Entre les courses hippiques, le développement du cheval barbe, l’utilisation traditionnelle et moderne du cheval, l’élevage équin, le Salon du Cheval d’El Jadida, le sport équestre, les métiers du cheval ou les cartes postales du cavalier marocain Kebir Ouaddar sur la route des JO de Rio, les intérêts de lecture ne manquent pas. 

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