Driss Jabri : «il faut moderniser la Tbourida sans perdre son âme »

SPORTS ÉQUESTRES

Juge fédéral lors du dernier Trophée Hassan II, Driss Jabri est un des plus grands experts de la Tbourida. Portrait d’un cavalier respecté, d’un homme de l’ombre qui mérite la lumière.

«Un juge de Tbourida doit avoir l’équitation qui coule dans ses veines. Qui soit présente au fond de son cœur, dans ses gênes. Pour départager deux troupes très proches, il faut ressentir quelque chose de très fort qui ressemble à des frissons.» En trois phrases comme en cent, Driss Jabri a résumé les qualités nécessaires pour devenir un expert en Tbourida.

Il faut dire que Driss Jabri connaît son sujet. Non seulement, il était juge fédéral lors de l’emblématique Trophée Hassan II de Tbourida dont le succès populaire a été incontestable, à Dar Es Salam, en mai dernier. Mais surtout, il est de ceux qui ont rédigé le règlement des concours de Tbourida tel qu’il est appliqué actuellement. Et comme il vient d’être décoré par Sa Majesté le Roi Mohammed VI du Wissam de Mérite National  première catégorie, l’occasion était belle d’ouvrir nos colonnes à cet homme de l’ombre qui mérite la lumière.

Fils de l’adjudant chef Achour Jabri, Driss est né en 1958, l’année de la création de la Fédération Royale Marocaine des Sports Équestres (FRMSE). Il n’y a pas de hasard. Juste le destin d’une vie qui sera liée et dévouée au cheval, marchant ainsi sur les traces de son père, Achour ô combien respecté et renommé pour son honnêteté, sa domination sur l’épreuve de concours complets ... et son cheval, le fameux Kazan.  «C’était un anglo-hispano-arabe-barbe vraiment difficile à monter, très costaud» précise Driss. «Et c’est avec ce cheval que sa Majesté le Roi Mohammed VI, alors Prince Héritier, a remporté de magnifiques concours. Sa Majesté n’aimait pas monter les chevaux stars venus de l’étranger, il préférait seller les chevaux du pays.»

C’est au Lycée Moulay Youssef, à Rabat, que Driss Jabri suit ses études et passe avec succès son baccalauréat série D. Mais il a le virus de l’équitation. En 1976, il obtient son premier degré.?Le jour-même, il monte sur la troisième marche du podium d’une épreuve juniors, sur Tribune, une jument anglo-hispano-arabe.

Il se taille très vite une réputation élogieuse et devient un pilier de l’équipe nationale marocaine. Sélectionné pour les Jeux Panarabes de Tunis, en 1980, il obtient la médaille d’argent par équipes aux côtés de Chafik Benkhraba, Bachir Chouqi, Ahmed Derrar et feu le commandant Omar Adli. «Et encore, on a cédé symboliquement notre première place à la Tunisie qui représentait la Palestine» précise Driss Jabri.

Cette médaille aura d’autant plus de saveur qu’elle sonnera comme une pause dans la carrière de Driss Jabri. «J’ai dû faire des choix et j’ai mis ma carrière entre parenthèses pendant 23 ans» dit-il sobrement. Diplômé de l’Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II, il prend la direction de la Belgique où il suit des études informatiques. De retour au Royaume, en 1984, il suit une formation de maître-sondeur avec une équivalence d’ingénieur appliqué en pétrole.

L’idée, c’est de travailler dans le forage pétrolier, porteur à l’époque de tous les espoirs. Déçu par cette expérience, il passe, en 1985, le concours d‘inspecteur de police. Bonne pioche! Driss ne s’arrête pas là: il réussit brillamment un concours pour entrer dans la police frontalière. Affecté à l’aéroport de Rabat où il sera au poste frontière de 1986 à 1990, il quitte cette place avec des états de service qui forcent le respect.

Ça n’échappe pas à son ami d’enfance Khalid Mediouri, fils de Lhaj Mohamed, patron de la sécurité royale, qui lui demande de le rejoindre, en 1991. Même si son épouse lui propose un emploi à Montréal où elle travaille, Driss n’hésite pas une seule seconde, heureux et fier de servir Sa Majesté le Roi Mohammed VI.

Driss Jabri a trouvé sa voie et retrouve le chemin des écuries. Il y a des propositions qu’on ne refuse pas. A l’instant d’organiser un concours international à Azemour, en 2004, avec une épreuve réservée aux anciennes gloires, le Prince Cherif Moulay Abdellah n’oublie pas  Driss Jabri. Il demande à son frère, le Colonel Hassan Jabri, cavalier international, de lui proposer de remonter à cheval. L’actuel Président FRMSE demande même au Général Mimoun Mansouri, patron de la Garde royale, de lui prêter un cheval.

Pour un retour, c’est un coup d’éclat. Driss remporte deux épreuves. Abdelkrim Lyazidi, qui a participé à l’épreuve, est impressionné. Il propose à Driss de s’entraîner chez lui et offre une jument, Bianca, à son fils. Feu SAR la Princesse Lalla Amina, Présidente de la FRMSE, lui propose de s’occuper des jeunes chevaux de la FRMSE et de veiller à la gestion du club de Dar Es Salam. «J’ai redressé la situation financière» dit Driss Jabri. «Surtout, j’ai formé de nombreux cavaliers qui sont aujourd’hui au premier plan. En tout cas, quel bonheur ce fut de retrouver le monde de l’équitation après vingt-trois ans d’abstinence.»

Une fois sa mission accomplie, Feu SAR La Princesse Lalla Amina lui propose une collaboration à la FRMSE dans le cadre d’une restructuration. A Badr Fakir, l’actuel Directeur Général de la FRMSE, la responsabilité du saut d’obstacles, à Driss Jabri, la charge de la Tbourida. «C’était une mission captivante et importante» confie Driss Jabri. «Je m’y suis totalement investi. J’ai également beaucoup travaillé dans le domaine de la formation. Non seulement, j’ai adapté aux spécificités marocaines  le manuel de formation de moniteur et animateur de chevaux et poneys mais j’ai aussi mis en place, avec Alexandre Gros, le Faris, diplôme fédéral cavalier.»

La Tbourida n’est pas tombée par hasard dans la marmite de Driss Jabri. Loin s’en faut ! C’est que Aïssa, son grand-père, possédait de nombreux chevaux de fantasia. Respectant ainsi la culture des habitants de la région de Zaërs.  «Dans nos coutumes, une famille qui ne possède pas de chevaux de tbourida n’avait aucune chance d’être anoblie» précise Driss Jabri. «Même ma tante paternelle, Kadouria, avait quatre chevaux chez elle, à l’âge de 90 ans. Aujourd’hui, ce sont ses enfants qui s’en occupent. Ils ne montent pas à cheval. Mais ils entretiennent cette belle  tradition de l’élevage.»

Inscrite dans les gènes des Marocains, qui l’associent à la noblesse et à l’honneur, aux cérémonies et aux fêtes, la Tbourida rayonne de mille feux dans chaque région du Maroc. Là où les sorbas passent, passe le bonheur. A la question de savoir si la Tbourida était un art avant d’être un sport ou un sport avant d’être un art, les responsables de la FRMSE ont créé, en 2000,  le Trophée Hassan II, énorme rendez-vous national, qui magnifie autant l’art que le sport.

Les concours régionaux qualifiaient seize troupes pour la grande finale disputée à Dar Es Salam, devenue très rapidement le Graal de toutes les sorbas du Royaume. «Le Trophée Hassan II a tout de suite déclenché de réelles passions» confirme Driss Jabri. «Du coup, il a fallu très vite se structurer. Tout n’était pas parfait notamment dans la manière de juger. Cette tache ô combien capitale était confiée aux moqadems, les chefs de troupes, qui étaient donc juges et parties. Alors que pour les concours régionaux, c’étaient les directeurs de haras nationaux qui s’en chargeaient avec une vraie probité. Nous avons donc décidé d’uniformiser la manière de juger et de confier cette responsabilité aux directeurs des haras nationaux et aux juges fédéraux.»

Actuellement, le Maroc compte trois juges fédéraux. Outre Driss Jabri, Saad Bensalah et Bachir Choukri possèdent également cette qualification. «Comme la gymnastique ou le dressage, juger la Tbourida fait toujours appel à une forme de subjectivité» avoue Driss Jabri. «Mais on essaye qu’elle soit la plus infime possible en établissant des règles claires susceptibles de faire des différences, appliquant ainsi les volontés fédérales.»

Que ce soit, lors du premier passage, la Hadda, au trot pour afficher ses plus beaux atours au niveau des chevaux, de l’harnachement, de la tenue vestimentaire ou lors du second passage, la Talqa, au galop pour dévoiler un alignement idoine, le maniement des fusils avec en apothéose le tir synchronisé, la Sorba du Moqadem Aziz EL Fatehy (Région Beni Mellal Khenifra) a fait l’unanimité du jury lors du Trophée Hassan II, ne laissant aucune chance à la troupe de l'Association Assala des arts équestres traditionnels Settat (Région Casablanca-Settat) menée par le Moqadem Toufiq Nassiri, ni à la troupe de l'Association Forsane Taourirt de la (Région de l'Oriental) dirigée par le Moqadem Laaraj Faraji, classée troisième.

C’est SAR le Prince Moulay Rachid qui a procédé à la remise du Trophée, aux côtés du Prince Moulay Abdallah Alaoui, Président  de la FRMSE, ajoutant à la solennité du moment.

Driss Jabri reconnaît que la Talqa a été compliquée à juger lors du dernier Trophée Hassan II. «Beaucoup de troupes ont mis en évidence le drapeau marocain sur leur tenue» précise celui qui a cessé de juger entre 2009 et 2016, notamment pour s’occuper du Royal Club Equestre Menzeh, dont il est propriétaire. «C’est évidemment une très belle initiative. Mais l’habillement doit toujours mettre en lumière les couleurs régionales. C’est aussi une manière de créer des différences. En conséquence, j’ai conseillé aux troupes d’afficher leurs spécificités locales et de nicher le drapeau marocain quelque part dans leur habillement.»

La qualité des chevaux est aussi précieuse pour les juges. Il ne faut pas oublier qu’une des vocations actuelles de la Tbourida est l’utilisation traditionnelle du cheval barbe. «Non seulement, nous avons réussi à sauver cette race locale qui est si chère à notre cœur» confirme Driss Jabri. «Mais nous avons aussi réussi à l’améliorer. Aujourd’hui, les chevaux sont magnifiques et très bien entraînés. D’ailleurs, la différence est très nette au niveau de leur prix de vente qui a explosé. Sinon, je veux saluer la compétence de tout le personnel de la SOREC que ce soit les vétérinaires, les infirmiers, les techniciens. Ils font un travail merveilleux dans le suivi des chevaux. Sans eux, rien ne serait possible.»

Surtout pas le Trophée Mohammed VI de Tbourida, qui dès sa première édition, est devenu un moment phare du Salon du Cheval d’El Jadida. Pour le dixième anniversaire du Salon (17-22octobre 2017), on imagine, non sans peine, l’ampleur que ne manquera pas de prendre l’événement. «Cette effervescence nous donne plus de devoirs que de droits» précise Driss?Jabri. «Nous devons tendre vers une exigence de sérieux, de qualité. C’est la volonté du président Cherif Moulay Abdellah. Nous devons nous structurer, encore et toujours. Dire que nous devons nous professionnaliser serait une erreur car ce sont les amateurs qui ont sauvé la Tbourida. Nous devons moderniser la Tbourida sans qu’elle perde son âme.»

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Placé comme un supplément à la fin du magazine Clin d’œil, le magazine Cheval du Maroc est un rendez-vous incontournable pour les amoureux du cheval et permet, aux non initiés de découvrir la filière équine aux multiples facettes. Il participe, également, à la création d’un lien social entre les différents intervenants du monde du cheval au Royaume. Entre les courses hippiques, le développement du cheval barbe, l’utilisation traditionnelle et moderne du cheval, l’élevage équin, le Salon du Cheval d’El Jadida, le sport équestre, les métiers du cheval ou les cartes postales du cavalier marocain Kebir Ouaddar sur la route des JO de Rio, les intérêts de lecture ne manquent pas. 

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